Béatrice Rodriguez
Corinne Dreyfuss
Présentation
Rencontre avec Corinne Dreyfuss
Pourriez-vous nous parler un peu de vous et nous raconter ce qui vous a donné envie d'écrire ?
J’habite à Marseille depuis 25 ans et c’est tout près du Vieux Port que j’imagine et réalise mes livres.
J’ai suivi des études d’art mais je ne me destinais pas à la littérature jeunesse dont j’ignorais l’existence, cependant, dès la sortie de l’école j’ai proposé des ateliers d’art plastique pour enfants (et déjà pour des tout-petits). J’aimais et j’aime : lire, écrire, dessiner, travailler avec des tout-petits, tout cela s’est combiné. La découverte de la littérature jeunesse dans ma bibliothèque de quartier a été une révélation et je me suis lancée (tout à fait autodidacte) avec un premier projet sorti aux éditions Thierry Magnier en 1998, depuis je n’ai pas pu arrêter.
Quelle est, selon vous, la particularité d'écrire et d'illustrer pour les tout-petits (0-3 ans) et quelle place accordez-vous à l'adulte (lecteur) dans ce processus de création ?
Je crois qu’il y a deux particularités majeures :
- Écrire pour des tout-petits, c’est écrire pour ceux.celles qui ne savent pas lire et donc être lu à voix haute. Pour moi cela conditionne beaucoup le texte, le rythme, la musicalité, les répétitions, les refrains…
- C’est aussi avoir simultanément deux lecteurs de générations (très) différentes, un.e grand.e qui lit et un.e petit.e avec qui on lit. Ils ont chacun.e des compétences et des attentes différentes, mais il est important qu’ils puissent ensemble prendre plaisir à la lecture pour que la magie opère.
Quand je construis mon histoire je pense essentiellement aux tout-petits lecteur.trice.s mais j’aime proposer à l’adulte qui lit avec lui.elle un texte rythmé qu’on a plaisir à dire à voix haute, c’est essentiel. J’utilise aussi beaucoup d’adresses directes à l’attention des petit.e.s lecteur.trice.s comme : « Mais où sont les trois petits poissons ? » le.la grand.e lecteur.trice peut se saisir de cette question posée et répétée (l’enfant ne manquera pas de lui répondre) pour créer un lien et une complicité au sein même de l’histoire.
L’édition 2027 de Festi’Petits s’intitule « Pour de rire ! ». Quels sont, selon vous, les ingrédients qui font rire les tout-petits ?
C’est difficile de répondre à cette question, selon qu’on a 7 mois ou 3 ans, on ne rit pas des mêmes choses. Parfois une répétition très redondante, des onomatopées amplifiées par la voix, un décalage étrange entre le texte et l’image … et on rit ! Mais surtout je crois que le rire naît de la connivence, il cascade en écho et demande la présence pleine de chacun.e, comme la lecture d’un album pour tout-petit, c’est une expérience en partage.
Dans Mais où sont les trois petits poissons ? Vous invitez les enfants à chercher, observer et repérer des détails page après page. Comment avez-vous construit ce jeu visuel, et quelles réactions espériez-vous provoquer chez les tout-petits ?
Je travaille beaucoup la construction de mes histoires, textes et illustrations, c’est sans doute le point qui m’intéresse le plus. Ce livre commence comme un imagier (3 premières doubles) où l’enfant est invité à observer, à montrer, à pointer du doigt, cela le fait entrer de façon active dans la lecture et crée de l’attention conjointe entre le.la petit.e et le.la grand.e dès le début.
Ensuite, l’histoire se déploie comme une promenade, rythmée par les bruits des animaux ou des onomatopées, le long d’une rivière dans la temporalité d’une journée. Les trois petits poissons sont présents sur toutes les doubles pages, mais la question « Mais où sont les trois petits poissons ? » qui invite à les montrer ne revient que 3 fois, elle scande l’histoire comme un refrain et permet à l’enfant de réitérer son geste et de recentrer son attention sur ce détail. Ce qui m’intéresse dans ce livre, c’est que dans cette promenade chacun prend son chemin, certain.e.s pointent du doigt les petits poissons sur toutes les pages et en font le fil de leur lecture/promenade, d’autres guettent mais attendent la question pour montrer, d’autres encore trouvent des accroches différentes en suivant plutôt l’oiseau, la grenouille ou le papillon selon leur intérêt du moment. Il y a aussi un petit invité discret dans ce récit : un petit escargot qui est là depuis la toute première double mais dont on ne parle qu’à partir de la 10ᵉ (presque la fin). J’ai vu des enfants suivre toute la narration depuis le début rien qu’en observant l’escargot.
C’est cela qui m’intéresse : créer un espace, un cadre (l’histoire) suffisamment bien construit pour que les petit.e.s lecteur.trice.s aient toute liberté de l’habiter, de s’y promener, d’y flâner ou de s’y perdre.